La courtisane
parisienne

En 1894, Anglada-Camarasa arrive pour la première fois à Paris, capitale mondiale de l’art, de la culture et de la mode, et en même temps capitale du plaisir, surtout depuis les réformes urbanistiques ordonnées par le baron Haussmann : les vastes boulevards, les places et les parcs nouvellement aménagés permettent aux Parisiens de mieux profiter de la vie publique.

Dans le contexte de la Belle Époque, de nombreux artistes se rendent à Paris pour se former et profiter de tous ces plaisirs. Anglada lui-même sort la nuit avec ses amis pour dépeindre l’atmosphère des lieux de vie nocturne sous les effets de la lumière électrique, grande nouveauté de l’époque, dans des cabarets comme le Moulin Rouge mais aussi des lieux galants tels que le Jardin de Paris ou encore le Casino de Paris. Fasciné par la femme parisienne, à laquelle il attribue élégance, espièglerie et sexualité active, c’est dans ces espaces qu’il commence à porter son attention sur les courtisanes parisiennes, également appelées cocottes ou demi-mondaines.

Casino de Paris

Hermen Anglada-Camarasa
1900
Peinture à l’huile
50 x 80 cm
Collection privée. Photo : © Christie’s Images / Bridgeman Images

Les premières œuvres importantes qu’Anglada-Camarasa réalise à son arrivée à Paris, et qui s’inscrivent dans la lignée du postimpressionnisme et du décadentisme saisissent l’atmosphère festive et nocturne de la capitale du plaisir. Le Casino de Paris en est un exemple ; cependant, de nombreuses œuvres du peintre font référence à d’autres cabarets, voire à des lieux galants, tels que le Jardin de Paris et le Moulin Rouge où, dans ce dernier cas, les classes ouvrières se mêlent à la bourgeoisie. Cependant, les prédilections sociales d’Anglada sont claires : il ne s’intéresse pas à la représentation des classes ouvrières ou à celle de leur marginalisation, ni à la prostitution des bas-fonds parisiens ; il est plutôt fasciné par le Paris mondain et galant qui scintille autour de lui. Pour autant, cela ne l’empêche pas de prendre pour référence Toulouse-Lautrec, qu’il côtoie certainement dans ses sorties nocturnes au Moulin Rouge. En effet, dans son tableau Casino de Paris, il reprend la composition du Bal au Moulin Rouge du Français, réalisé dix ans plus tôt.

Auteur inconnu. Vue générale de l’ambiance festive d’une nuit au Casino de Paris, un lieu galant du Paris de la Belle Époque (année 1900). The Print Collector / Alamy.

Bal au Moulin Rouge

Henri de Toulouse-Lautrec
1890
Peinture à l’huile
115 x 150 cm
Philadelphia Museum of Art
Photo : Wikimedia Commons

Mode et
rivalité

Les demi-mondaines sont les chefs de file de la mode parisienne et rivalisent pour obtenir les dernières nouveautés, rapidement acquises par les femmes de la haute société. « Si vous voyiez les vêtements que portent ces garces – dit Anglada dans une lettre à son arrivée à Paris – vous seriez stupéfait ; je suis resté bouche bée quand on m’a emmené au Casino de Paris (…) où ne vont que les grandes cocottes ; on y voyait les plus belles choses, des costumes à couper le souffle, des manteaux de fourrure qui devaient sûrement coûter un bras et une jambe ou les deux… ». Les courtisanes représentées par l’artiste sont vêtues à la mode du moment : chapeaux à large bord, silhouettes galbées, dentelles et transparences, teintes douces comme le rose pastel, le bleu pâle ou le mauve, ou encore le noir incrusté de sequins, qui font scintiller toute la robe, ou ponctué d’une touche de rouge en allusion à une sexualité puissante. Ce sont des tableaux qui rendent les tons dorés et étincelants de la lumière électrique et qui évoquent en même temps l’or dont ces lieux étaient imprégnés.

Les opales

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1904
Peinture à l’huile
85,5 x 151,5 cm
Museo Nacional de Bellas Artes, Buenos Aires, Argentine

Parmi les courtisanes les plus recherchées du Paris de la Belle Époque, il faut distinguer la triade formée par Cléo de Mérode, Liane de Pougy et Carolina Otero, cette dernière plus connue sous le nom de « la Belle Otero ». Dans le sillage de ces « reines de Paris », on trouve d’autres noms connus comme Émilienne d’Alençon, Lina Cavalieri, Gaby Deslys et Suzanne Derval. Toutes étaient des chefs de file en matière de beauté et de mode et ont été représentées à maintes reprises. Elles apparaissent dans des cartes postales, des publicités, des magazines de presse et de mode comme des modèles de beauté à suivre par les femmes de la haute société de la capitale française. À une époque où la sexualité n’était comprise qu’en dehors du mariage, les dames de Paris étaient contraintes d’accepter leur rôle de reproductrices et suivaient les tendances de mode dictées par les courtisanes.

Jean Reutlinger. Portrait de la courtisane parisienne Liane de Pougy, c. 1900. Extrait de l’Album Reutlinger de portraits divers, tome 9, 1891-1914, page 27. Bibliothèque nationale de France. Photo : Wikimedia Commons.

Léopold Reutlinger. Portrait de la courtisane parisienne Cléo de Mérode en robe de promenade, c. 1896. Extrait de l’affiche publicitaire du cendrier de Cigarettes Compagnie Russe J. Sadzawka. Rijksmuseum. Photo : Wikimedia Commons.

À Paris, en 1900, de nombreux magazines sont publiés sur la mode féminine. Parmi les plus importants, il y avait :

La dialectique
du regard

Fasciné par les cocottes, Anglada se concentre, dans ses premières œuvres parisiennes, sur le portrait de cette « autre femme » et sur le badinage qui s’établit entre elle et son client masculin, c’est-à-dire l’homme blanc, bourgeois ou aristocrate, qui ne comprend pas la sexualité au sein de la structure familiale. On y voit des prostituées s’ennuyant pendant qu’elles attendent le client ou bien déambulant et s’exhibant dans les lieux de divertissement nocturne, intérieurs ou extérieurs, et ce jusqu’à l’arrivée d’un bouquet de fleurs ou, dans le meilleur des cas, d’un amant protecteur. L’artiste place le spectateur dans le rôle du voyeur, du consommateur potentiel de ces corps, que la courtisane interpelle par son regard, afin de révéler, avec une fine ironie, l’hypocrisie de cette élite sociale.

Champs Élysées

Hermen Anglada-Camarasa
Paris, 1904
Peinture à l’huile
81 x 120 cm
Museu de Montserrat, 200.362 / Don de Josep Sala Ardiz, 1980

Au tournant du XXe siècle, l’un des objectifs de la mode féminine occidentale était de cacher la surface du corps féminin. Une cheville à peine entrevue suffisait à faire frémir le voyeur masculin qui, les jours de pluie, se réjouissait du passage des femmes dans la rue. Celles-ci ne devaient-elles pas, en effet, relever leurs jupes pour éviter de les mouiller dans les flaques d’eau ? Les courtisanes des Champs-Élysées sont saisies par Anglada au moment même de ce geste fétichiste, lorsque, sur le point de traverser la rue, elles dévoilent la forme sinueuse de leurs pieds et de leurs chevilles. Un fantasme voyeuriste de l’homme des classes aisées de l’époque, rehaussé par la mise en scène de l’iconographie des amies, évocatrice de l’amour saphique : en pleine nuit, deux courtisanes, l’une blonde, l’autre brune, s’offrent ouvertement au client-spectateur qu’elles ont arrêté dans la rue, au beau milieu des Champs-Élysées, à la sortie du Jardin de Paris.

La presse parisienne a fait grand cas de la romance entre les célèbres courtisanes Liane de Pougy et Suzanne Derval, traitant l’affaire avec sarcasme. Cette photographie des deux cocottes figurait en couverture du premier numéro du magazine Le Plaisir, le 1er mars 1906. Bibliothèque nationale de France

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1207313g/f5.item

Fleurs de Paris / Fleurs du mal

Hermen Anglada-Camarasa
1902-1903
Peinture à l’huile
59 x 72,5 cm
Ars Casacuberta Marsans, Barcelone

Le titre Fleurs de Paris évoque sans aucun doute l’œuvre principale de la littérature symboliste : Les fleurs du mal de Charles Baudelaire. Ce recueil de poèmes, publié pour la première fois en 1857, a scandalisé la société conformiste de l’époque, qui considérait certains des poèmes comme immoraux. L’un des aspects les plus remarquables du livre est l’image ambivalente qu’il offre de la femme, parfois ange, parfois démon. Cette iconographie d’origine symboliste a eu une profonde influence sur le travail de Hermen Anglada, surtout pendant ses premières années à Paris. L’artiste lui-même s’était, un jour, défini comme un Baudelaire de la peinture.

Frontispice de la première édition de l’œuvre Les fleurs du mal avec des annotations manuscrites de Baudelaire, 1857. Bibliothèque nationale de France. Photo : Wikimedia Commons.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86108314/f53.item

Dans la loge

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1901-1902
Peinture à l’huile
23,3 x 33 cm
Collection Masaveu

À la Belle Époque, l’un des lieux les plus fréquentés par les classes aisées, et où les hommes pouvaient s’adonner au voyeurisme, était le théâtre. Le public masculin était impatient d’observer, à travers ses jumelles, les demi-mondaines faisant partie du public, qui s’arrangeaient toujours pour être bien en vue en occupant la première rangée de fauteuils des loges. Hermen Anglada a peint diverses scènes de femmes, toujours des courtisanes, dans des loges de théâtre. Dans certaines œuvres, elles apparaissent seules, engoncées dans leurs corsages et leurs robes irisées, attendant un client auquel elles renvoient un regard de façon intrusive ; dans d’autres, le client, parfois traité de manière grotesque, est déjà entré dans la loge et fait l’objet de toute l’attention des courtisanes. Avec ces tableaux, Anglada place le spectateur dans le rôle du client, dans une loge située exactement au même niveau, face à face, afin de révéler les hypocrisies morales de la haute société parisienne.

Ballet de « Robert le Diable »

Edgar Degas
1871
815 Gallery, Kansas City

Il existe de nombreux tableaux impressionnistes qui font référence au monde du théâtre et dans lesquels le public est l’acteur principal. Dans cette œuvre, Degas représente un homme (au centre du tableau, juste derrière les musiciens de l’orchestre) qui, en pleine représentation, mais indifférent à ce qui se déroule sur la scène de l’opéra, pointe ses jumelles vers le public. 

La loge

Auguste Renoir
1874
Courtauld Institute of Art
Photo : Wikimedia Commons

Le même acte de voyeurisme se produit dans cette œuvre de Renoir : un homme y prend plaisir à observer une femme dans une loge d’un étage supérieur. 

Dans la loge

Mary Cassatt
1878
Museum of Fine Arts, Boston
Photo : Wikimedia Commons

Dans l’œuvre de Cassatt, c’est la femme qui endosse le rôle de voyeur, attentive à ce qui se passe sur la scène. Au fond, dans une autre loge, un homme l’examine de près à l’aide de jumelles.

Beauté
décadente

En contraste avec l’opulence et le luxe des milieux bourgeois et aristocratiques, les courtisanes représentées par Anglada-Camarasa sont des êtres tragiques, fantasmagoriques, des cadavres vivants. Le monde de la mort fascinait tout autant qu’il angoissait les décadents de la fin du XIXe siècle. Les prostituées étaient considérées comme des transmetteurs de maladies vénériennes, telle la syphilis, qui était vue comme une dégénérescence de la race. En phase avec cette fin de siècle, Anglada a représenté les cocottes comme des spectres, des êtres artificiels et maladifs, fugaces, à la peau marbrée, aux profils flous, aux visages-masques et aux regards effrayants, enveloppées de reflets verdâtres obtenus par une lumière artificielle, le tout évoquant le monde de la mort.

Mur céramique

Hermen Anglada-Camarasa
1904
Peinture à l’huile
32,5 x 41 cm
Collection Masaveu

Femme dans un jardin, Paris

Hermen Anglada-Camarasa
1902-1903
Peinture à l’huile
35 x 26,5 cm
Collection d’Art ABANCA

Dans le contexte du symbolisme, on a vu apparaître un goût pour le monde de la mort, l’occultisme, le spiritisme et d’autres phénomènes similaires, ce qui a contribué à généraliser la photographie fantastique. Des images de spectres, de fluides et de médiums se sont alors répandues dans toute l’Europe à partir des années 1870. Tandis que certains photographes concevaient leurs clichés comme la manifestation d’esprits véritables, d’autres se moquaient de cette imagerie, tandis qu’un troisième groupe mettait en avant son aspect ludique et récréatif, nombreux étant les amateurs de la technique photographique. Cette iconographie a atteint, sans aucun doute, le monde de la peinture.

William Hope. Photographie d’un homme en présence de l’esprit d’une femme, début du XXe siècle. National Media Museum, Bradford, Royaume-Uni. Photo : Wikimedia Commons.

Instincts animaux,
paradis artificiels

À une époque où les débuts de l’anthropologie, de la sociologie et de la biologie répandaient l’idée que la femme était un être méprisable, surtout si elle menait une vie de promiscuité, le mouvement symboliste a souvent associé la prostituée à l’animal. Ainsi, les courtisanes d’Anglada évoquent-elles des serpents ou autres reptiles à la silhouette sinueuse, des mantes religieuses aux mouvements saccadés, des chrysalides ou des vers luisants solitaires dans des décors de jardin, des pies en quête d’argent ou des paons déployant leur beauté opulente.

Cette nature animale est exacerbée lorsque les courtisanes consomment de la morphine au vu et au su de tous, tombant dans un état d’euphorie et de flottaison, d’abstraction de la réalité, que leurs yeux hallucinés et leur attitude agitée mettent en évidence. Pour les dames de l’époque, les drogues étaient un refuge contre l’ennui et favorisaient le gaspillage, un vice rendu public, signe du déclin de ces élites.

Le paon blanc

Hermen Anglada-Camarasa
1904
Peinture à l’huile
78,5 x 99,5 cm
Collection Carmen Thyssen-Bornemisza

Théophile Alexandre Steinlen, illustration pour le livre de Maurice Talmeyr Les possédés de la morphine. Paris, Librairie Plon, 1892. Photo : Look and Learn.

La morphinomane

Hermen Anglada-Camarasa
1902
Peinture à l’huile
33 x 40 cm
Collection privée

La Vitrioleuse

Eugène Grasset
1894
Honolulu Museum of Art
Photo: Wikimedia Commons

La drogue

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1901-1903
Peinture à l’huile
70 x 91,5 cm
Collection privée. Photo : Banque d’images VEGAP

Hermen Anglada représenté avec ses élèves lorsqu’il était professeur à l’Académie
Vitti à Paris, 1902. Archives de la famille Anglada-Camarasa, Port de Pollença.
Sur la photo, on constate qu’il y avait de nombreuses étudiantes inscrites.

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