Les femmes du
folklore espagnol

 

En 1904, l’œuvre d’Anglada-Camarasa prend un tournant iconographique important : les courtisanes parisiennes disparaissent de ses tableaux, de même que les Gitanes –
celles-ci pour un temps – et le peintre, qui commence à travailler dans de grands formats, introduit le prototype de la Valencienne. Cela le conduira, à partir de 1911, à la représentation des femmes du folklore andalou et madrilène à une époque où ce qui touche à l’Espagne suscite beaucoup d’engouement en Europe et en Amérique.

S’il est vrai qu’Anglada reprend alors des thèmes du folklore espagnol, il est également vrai qu’il ne représente pas ses personnages de manière romantique ou à la façon du costumbrisme. Disons plutôt que les costumes traditionnels espagnols, qu’il acquiert au fil des ans, se constituant ainsi une vaste collection, lui servent de base pour expérimenter avec la couleur et la texture, dans un esprit très proche de celui de l’esthétisme et du monde des ballets russes.

Valenciana entre dos luces (Valencienne entre deux lumières)

Hermen Anglada-Camarasa
1908
Peinture à l’huile
175 x 103 cm
Museo Nacional de Bellas Artes, Buenos Aires, Argentine

La splendeur de la
couleur et l’influence russe

Avec, en 1904, l’inclusion du folklore valencien dans son œuvre, Anglada commence à être considéré comme un grand peintre coloriste. Les costumes de fête traditionnels de cette région lui ouvrent les portes de l’expérimentation esthétique, qui se fonde principalement sur l’utilisation de couleurs chatoyantes, de taches et de contours diffus, frôlant l’abstraction, ainsi que de la lumière artificielle que procure l’électricité, laquelle aide à créer des atmosphères fantastiques et orientalistes.

En raison de cette explosion de couleurs, un lien a été établi entre les œuvres d’Anglada de ces années-là et l’esthétique symboliste russe, notamment les ballets russes de Diaghilev, qui arrivent à Paris pour la première fois en 1909. En effet, le sens chorégraphique des personnages, les poses étudiées et théâtrales, les accessoires… font plutôt penser à une scène de théâtre ou à un défilé de costumes typiquement espagnols où chaque modèle exhibe la spécificité de sa région.

Valence

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1910
Peinture à l’huile
600 x 600 cm
Collection Anglada Camarasa. Fundació « la Caixa »

Valence est, sans aucun doute, le grand chef-d’œuvre d’Anglada-Camarasa. Non seulement en raison des dimensions du tableau, mais aussi parce qu’il synthétise le concept de « colorisme » flamboyant et de « décorativisme » esthétique dont il va faire montre à partir de 1904. Conçue comme la première d’une série de peintures décoratives destinées à être exposée dans un grand palais, cette œuvre met en scène dix femmes valenciennes qui, parées de leurs costumes traditionnels, achèvent les préparatifs d’une fête. Comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre, chacune adopte une position chorégraphiée : certaines sont à cheval, d’autres ornent les animaux, d’autres préparent des corbeilles de fruits, et les dernières les attendent. Au-dessus d’elles, trois grandes arches fleuries harmonisent la composition. Cependant, cette célébration apparemment gaie et festive est faussée par l’ambiguïté des visages-masques et de certaines attitudes et gestes des femmes, comme celle qui porte une jarre, juste derrière un cheval.

Hermen Anglada devant le tableau Valence (premier état), c. 1910. Archives de la famille Anglada-Camarasa, Port de Pollença.

La
Valencienne

Dans la peinture costumbriste du XIXe siècle, le thème de la fête dans la région de Valence est souvent évoqué. Valence, lieu fertile et festif, où les fruits et les fleurs poussent en abondance, est une terre propice à l’amour. Hermen Anglada a contextualisé la Valencienne dans des scènes de fêtes rurales, souvent des fiancées attendant l’élu de leur cœur, mais aussi des paysannes à cheval se rendant au marché, ou bien déjà sur le marché en train de vendre leurs fruits. Les jeunes fiancées d’Anglada apparaissent comme un exemple de beauté, comme l’idéal de la bonne épouse, fertile, robuste et harmonieuse, bien qu’empreintes d’un soupçon de fatalité dans leurs attitudes et dans leurs visages-masques.

Campesinos de Gandía (Paysans de Gandia)

Hermen Anglada-Camarasa
1909
Peinture à l’huile
240 x 338 cm
Museo de Bellas Artes de Asturias. Collection Pedro Masaveu

Cette œuvre de grand format, qui a été présentée dans de nombreuses expositions internationales et a suscité beaucoup d’éloges de la part des critiques et du public, a reçu, en 1910, le prix d’honneur et la médaille d’or de l’exposition internationale d’art du Centenaire à Buenos Aires. Elle représente un défilé à cheval dans une ambiance festive qu’Anglada a peint à partir d’une photographie. Curieusement, au départ, le tableau avait une composition légèrement différente, mais dans sa version finale, le peintre a ajouté les silhouettes de l’arrière-plan et celle, à droite, de la jeune fille blonde portant un pichet.

Article « El pintor español Anglada Camarasa. Su próximo viaje a la Argentina ». À : Caras y Caretas [Buenos Aires], n° 631 (5 novembre 1910). Image en provenance du fonds de la Biblioteca Nacional de España. L’article comprend également une photographie d’Anglada avec ses étudiants à Paris.

Madrilènes et
Andalouses

 

À partir de 1911, Anglada-Camarasa cesse de représenter les Valenciennes à cheval pour travailler sur des portraits individuels de Madrilènes et d’Andalouses anonymes. Il s’agit de tableaux de grands formats, dans lesquels il montre les costumes folkloriques espagnols qu’il collectionne depuis qu’il vit à Paris. Qu’il s’agisse de majas, de manolas ou de chulas qui rappellent Goya, le peintre présente les Madrilènes comme des femmes élégantes et sobres, portant des étoffes noires, des mantilles et des peignes, partie intégrante de leurs coiffures, ainsi que des éventails avec lesquels elles semblent vouloir jouer les coquettes avec le spectateur. En revanche, dans les portraits d’Andalouses, c’est la couleur intense du châle de Manille couvert de fleurs qui est mise en avant. L’artiste joue, d’ailleurs, avec celui-ci pour couvrir ou dévoiler certaines parties du corps de ses modèles. Néanmoins, toutes ces femmes sont représentées à la manière des tableaux parisiens d’Anglada, c’est-à-dire avec une peau marbrée, des traits inexpressifs et un corps monumental baignant dans une atmosphère artificielle et adoptant des gestes de femmes fatales que le spectateur découvre lorsqu’il cesse de prêter attention aux couleurs.

Madrileña (Madrilène)

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1913
Peinture à l’huile
184 x 120 cm
Collection Masaveu

L’utilisation du support photographique était très courante chez les artistes au début du XXe siècle. C’est le cas d’Anglada-Camarasa, qui, pour le tableau Madrilène, a utilisé une photographie d’Amparito Medina que la bailaora lui avait donnée et dédiée.

Auteur inconnu. Photographie de la bailaora Amparito Medina, n/d. Archives de la famille Anglada-Camarasa, Port de Pollença.

Chula de los ojos verdes (Chula aux yeux verts)

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1913
Peinture à l’huile
175 x 100 cm
Collection Ll – A, Madrid

Châle de Manille, fin du XIXe siècle. Collection Anglada Camarasa. Fundació « la Caixa »

Éventail chinois, XIXe siècle. Collection Anglada Camarasa. Fundació « la Caixa »

Granadina (Femme de Grenade)

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1914
Peinture à l’huile
195,5 x 125,5 cm
Museu Nacional d’Art de Catalunya, fonds de la Diputació de Barcelone, 1991. Photo : Museu Nacional d’Art de Catalunya, Barcelone

Anglada-Camarasa a pris de nombreux clichés du même modèle, paré de différents vêtements et d’accessoires, ceux-là même qu’il collectionnait depuis la première décennie des années 1900. Tout ce matériel photographique lui a servi de support pour la réalisation de nombreuses peintures grand format représentant les femmes du folklore espagnol.

H. Anglada. Photographie, prise dans son studio à Paris, d’un modèle portant un châle, c. 1910. Archives de la famille Anglada-Camarasa, Port de Pollença.

La Sibylle

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1913
Peinture à l’huile
190 x 112 cm
Collection Anglada Camarasa. Fundació « la Caixa »

Parmi les sujets « folkloriques » de grand format représentés par Anglada, La Sibylle est d’une épouvantable modernité. Prophétesse lisant l’avenir, ce personnage tiré de la mythologie grecque et romaine montre son sein, métaphore de la vérité sur le point d’être révélée. Revêtue d’une robe en soie qui joue avec les fleurs et les formes de son corps, elle pose la question de savoir où est la réalité et où est la fiction. Autour d’elle, des flots liquides d’un vert artificiel inondent la scène, un vert cadavérique qui, repris dans les reflets apparaissant sur sa peau et sur son visage inexpressif et inquiétant, annonce la fin d’un monde.

La prêtresse de Delphes

John Collier
1891
Art Gallery of South Australia
Photo : Wikimedia Commons

Nuda Veritas

Gustav Klimt
1899
Theatermuseum, Viena
Photo : Wikimedia Commons

L’idole

Hermen Anglada-Camarasa
c. 1910
Peinture à l’huile
200 x 135 cm
Collection Anglada Camarasa. Fundació « la Caixa »

L’idole est une œuvre qui a fait scandale partout où elle a été exposée. Contrairement à la tradition iconographique du torero du XIXe siècle, saluant les spectateurs en déployant sa cape ou se mesurant au taureau, Anglada a donné à son personnage un visage efféminé, comme s’il s’agissait d’un mannequin exhibant sur un podium la splendeur colorée et brillante de son habit de lumières, et non sa cape, symbole de victoire. La presse espagnole du moment a fait grand bruit de ce tableau et s’en est moqué. L’artiste a dû le conserver dans sa collection privée le reste de ses jours, car il n’a jamais réussi à le vendre.

Fresno, caricature de L’idole d’Anglada, « Lo que dicen los demás » [Ce qu’on en dit]. À: Nuevo Mundo [Madrid] (14 juillet 1916). Image en provenance du fonds de la Biblioteca Nacional de España.

26.2.-anglada-i-gelabert-a-mallorca-

Guillem Bestard. Anglada-Camarasa et le peintre
Antoni Gelabert à Majorque (Cala Sant Vicenç)
lors de leur premier voyage en 1913. Archives Municipales
de Pollença –
Collection Bestard/Cerdà.

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